Depuis, j’ai quand
même lu Pétrone, même si j’ai dû me
contenter d’une traduction. Ce n’est donc certainement
pas grâce à ma professeur de latin (encore que, on ne
sait jamais, ses cours ont peut-être eu sur moi une influence
que je ne soupçonne pas), mais grâce à Fellini
et sa remarquable adaptation (1969) du
« Satiricon », avec notamment
l’inimitable Alain Cuny dans le rôle de
Lichas.
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Date de création : 07/01/08 / Dernière mise à jour : 20/06/08 16:46 / 32 articles publiés
Suite... posté le mardi 15 janvier 2008 17:41
NOUVEL EXTRAIT posté le mardi 15 janvier 2008 16:44
J’avais
aménagé dans une pièce une espèce de
laboratoire dans lequel je m’adonnais à des
expériences diverses, vêtu d’une blouse blanche
que j’enfilais religieusement. J’aimais par dessus tout
m’enfermer dans cet endroit et y rester des heures
entières, à faire semblant plus que faire
réellement. J’ai pendant longtemps collectionné
les insectes, et ma plus grande satisfaction était non
seulement de battre la campagne pour les découvrir, mais
aussi de les assassiner avant de les épingler sur des
plaques de liège, et de les ranger soigneusement dans des
boîtes en carton avec une étiquette les concernant.
Pour ce faire, je leur injectais généralement des
substances toxiques, et je les regardais périr dans
d’atroces souffrances. En fait ils ne donnaient pas vraiment
l’impression de souffrir, agitant faiblement leurs pattes
pendant quelques secondes. Cette mise à mort avait quelque
chose d’un rituel magique qui me liait à eux pour
l’éternité. A aucun moment ce que je faisais ne
me semblait mal, ou cruel, et j’éprouvais une
réelle satisfaction à me trouver en leur compagnie.
J’avais une préférence marquée pour les
coléoptères, et plus précisément ceux
qui vivent dans les excréments. Crottins de chevaux et
bouses de vaches n’avaient plus de secret pour moi, qui les
retournais inlassablement au risque de passer pour un fou. Je
saisissais mes victimes à l’aide d’une pince
à épiler, et elles se retrouvaient aussitôt
dans le fond d’un bocal où elles commençaient
à s’asphyxier lentement en attendant le coup de
grâce. C’est indubitablement dans les champs, à
quatre pattes le nez dans la merde, que j’ai vécu
quelques uns des moments les plus exaltants de ma piètre
existence. Je dis « piètre » non pas
parce que je pense que mon existence l’ait été
ou le soit plus particulièrement que celle d’un autre,
mais parce que j’aime le mot
« piètre » (du latin
pedester, -tris, « qui va à
pied »), et l’idée d’une existence
qui « va à pied » plutôt
qu’en voiture, en train ou en avion. Savoir prendre son temps
est une bonne chose, à condition de ne pas en abuser. Moi,
par exemple, je l’ai tellement pris que je ne suis pas
certain qu’il m’en restera assez pour aller au
bout. Les noms latins de ces petits animaux vibraient
étrangement à mes oreilles, et j’avais une
certaine facilité pour les retenir. Grâce à ces
chères petites bêtes, j’en ai appris beaucoup
plus sur cette langue morte que pendant les heures de cours
passées à dormir ou gribouiller, à la barbe
d’une mégère au physique de momie qui notait
avec une extrême sévérité. Pour autant
que je me souvienne, cette personne austère et
desséchée, aussi passionnante qu’un roman de
Guy Des Cars, ne donnait pas férocement envie de
s’immerger dans les œuvres originales de
Sénèque, Tacite, Cicéron, Caton l’Ancien
ou Apulée. L’étude du latin, pour enrichissante
qu’elle soit, ne fait pas partie des préoccupations
principales d’un gamin de treize ou quatorze ans,
tourmenté par les manifestations intempestives d’une
libido naissante. L’adolescent doit s’affirmer dans une
atmosphère de forte concurrence, chose qui nécessite
énormément d’énergie. Il doit sans
arrêt prouver sa valeur face à des
congénères surexcités, d’une
bêtise crasse, et tenter de se distinguer pour attirer
l’attention des filles, lesquelles profitent honteusement
d’une certaine situation de force pour s’autoriser une
absolue méchanceté. Objet de toutes les convoitises,
elles attrapent facilement la grosse tête, et il leur faut
généralement un certain temps pour redescendre sur
terre. On pense souvent que les plus belles sont les plus cruelles
et insupportables, baudruches gonflées de vanité,
mais c’est faire une grossière erreur que de se
rabattre sur les autres. En effet, conscientes de servir de roue de
secours, celles-ci, loin de faire preuve de reconnaissance, en
conçoivent au contraire une amertume qui les rend tout aussi
dangereuses. Dans tous les cas, faire tourner les garçons en
bourrique reste une priorité, et, à partir du moment
où l’on n’est pas un irrésistible
bellâtre, il faut développer des trésors
d’intelligence pour arriver à ses fins. Alors oui,
aujourd’hui, bien sûr, c’est avec un filet de
bave à la commissure des lèvres que je cite les noms
chantants d’Apulée (déjà cité,
d’ailleurs), Saint Augustin, Virgile, Lucrèce, Pic de
la Mirandole, Benoît de Nurcie, Horace, Erasme,
Pétrone, Suétone ou Juvénal, même si, je
vous rassure tout de suite, je n’ai pas lu une traître
ligne de la plupart d’entre eux. Mais à
l’époque, une telle énumération
m’aurait fait autant d’effet qu’une liste de
commissions à ramener du supermarché, ou pire encore
le bruit d’une scie rouillée sur un vieux rondin de
bois.
Etude de sale tête posté le samedi 12 janvier 2008 11:44
UNE VIEILLE TOILE... posté le jeudi 10 janvier 2008 19:20
En ce moment posté le jeudi 10 janvier 2008 18:10
Je suis en train d'écrire un essai qui s'intitule (pour l'instant) "Digressions paranoïaques", et je vous en livre un petit extrait. N'hésitez pas à critiquer, je ne vous en voudrai pas.
On ne sait pas exactement de quoi est capable le cerveau. On l’étudie sans relâche, mais on ne dispose finalement de pas d’autre instrument que lui-même pour conduire cette étude. C’est, en quelque sorte, le cerveau qui s’étudie lui-même. Le corps est le trait d’union entre nous et la réalité, entre ce qui se trouverait à l’intérieur et à l’extérieur de nous. Au-delà de ça, il y a l’idée que le corps est l’instrument que le cerveau utilise pour communiquer avec l’extérieur. Le corps n’est pas seulement la machine infernale qui maintient le cerveau en vie, il est aussi l’interface entre lui et le monde extérieur. On peut comprendre qu’on ait longtemps pensé, à des époques où la science n’avait pas connu les développements que l’on sait, que l’âme, confondue avec l’activité cérébrale et ses émanations, continuait d’exister dans un monde parallèle après la mort physique. L’âme, c’était la vie, quelque chose qui habitait le corps de façon provisoire, transitoire. La mort était l’instant où la vie quittait le corps, c’est à dire qu’il se retrouvait vidé de sa substance, inanimé, inutile et dérisoire. Mais la vie, elle, ne mourait pas. Et la vie, au sens individuel du terme, c’était l’âme. Celle-ci, une fois libérée de la servitude physique, pouvait vagabonder de-ci de-là, comme une feuille portée par le vent. En particulier, elle pouvait soit se rendre au pays des âmes, sorte de colonie de vacances pour âmes délivrées de leurs obligations professionnelles, soit se glisser dans un corps disponible pour entamer une nouvelle carrière. Partant de là, l’homme, ou plutôt son âme, pouvait se réincarner sous une multitude de formes, voire même décider de rester à l’endroit où elle avait été libérée, de préférence une vieille bâtisse lugubre ou un manoir perdu au fin fond de l’Ecosse. Elle conservait alors, comme un souvenir chargé de nostalgie, les apparences de l’enveloppe charnelle qui avait été la sienne, réduite à l’état d’ectoplasme aussi fumeux qu’évanescent. L’esprit, c’est la pensée sans le corps, la conscience désincarnée. A l’époque, et encore aujourd’hui pour beaucoup de gens, il était tout simplement impossible de concevoir que rien ne subsiste de l’être humain après sa mort, que le temps passé sur terre soit irrémédiablement perdu, que ce qui semblait si réel et concret puisse s’évanouir du jour au lendemain sans espoir de retour. A quoi bon vivre s’il faut mourir un jour, telle est la question, et pourquoi se casser le cul pendant toutes ces années pour construire quelque chose qui va dégringoler de toute façon. En guise de réponses à ces douloureuses questions interviennent deux notions fondamentales : la reproduction d’une part, c’est à dire notre descendance, notre lignée, et d’autre part l’héritage que nous lui laissons, à la fois génétique et matériel, sous la forme de biens et de possessions plus ou moins grandioses et phénoménaux. En résumé : la famille et le pognon. Ces deux notions sont toujours au cœur de nos préoccupations, et monopolisent l’essentiel de notre activité. Pendant longtemps, avoir un « nom » a été l’apanage des grandes familles, lequel nom se transmettait de père en fils avec une fierté non dissimulée. Pas que le nom, d’ailleurs, puisque se transmettait en même temps la fortune accumulée pendant des générations, qu’il appartenait alors au bénéficiaire de faire croître encore davantage, et au minimum de maintenir en l’état. Les aristocrates, par exemple, espèce en voie de disparition et par conséquent à protéger comme, entre autres, les abeilles, le puma, l’éléphant, le grand requin blanc, le phoque moine de Méditerranée, la tortue verte ou le crapaud de Kihansi, héritaient et héritent encore du château familial, noble bâtisse dont la conservation pose aujourd’hui un certain nombre de problèmes parfois inextricables. Le nom et ce qui s’y rattache permettent à l’individu de rester en vie au-delà de sa disparition, à travers la mémoire soigneusement entretenue de ses moindres faits et gestes. On ne peut qu’être frappé de stupeur lorsqu’on pénètre dans l’une ou l’autre de ces vastes demeures séculaires, et qu’on découvre accrochés aux murs les innombrables portraits des glorieux ancêtres du propriétaire des lieux, sertis de cadres en bois richement ornés et dorés à l’or fin. Au-delà du nom et de la fortune, c’est tout un mode de vie qui se transmettait, avec l’éducation adéquate, afin d’assurer la pérennité du patrimoine aussi longtemps que possible, si possible jusqu’à la fin des temps. Les pauvres, qui n’avaient rien à transmettre, mouraient donc doublement, ce qui semble logique quand on sait que la vermine a la vie dure et qu’il faut souvent s’y reprendre à deux fois pour en venir à bout.









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